17/12/2007

Le Dormeur éveillé [P.-B. Pontalis]

La Dormeur éveilléExtraits :

Le plus souvent j'étais incapable de décider: me faisait-elle le récit d'un rêve, l'histoire en question étant des plus étranges, ou me rapportait-elle, se bornant à lui donner plus de relief et de couleurs, un épisode du jour - le jour ne nous offre-t-il pas aussi bien des occasions de rencontres avec l'insolite ? Vite je pris le parti d'écouter le récit d'un événement supposé diurne comme un rêve et un récit de rêve comme celui d'un épisode du jour. Je ne séparais plus la chambre diurne de la chambre nocturne. Leur locataire, après tout, était le même et tous les personnages du «conte» n'étaient sans doute que des émanations de la conteuse.

L'histoire qu'elle entreprit de me conter ce jour-là - ou cette nuit-là ... - retint tout de suite mon attention. Elle mettait en scène un homme dont elle me dit qu'elle ne l'avait pas rencontré elle-même mais dont une amie lui avait longuement retracé l'aventure. Cet homme en connaissait un autre qui lui-même ... Avec ma grande conteuse les récits se déroulaient presque toujours ainsi, allant d'un personnage à un autre dans un emboîtement de figures, un foisonnement de détails qui me faisaient assez vite perdre le fil de l'histoire.

 

Peut-être ce fil, fallait-il le chercher moins dans la narration elle-même que dans ce qui se présentait comme des digressions, des parenthèses, des incidentes. Je me remémorais la consigne que je m'étais donnée: «Tu écoutes un rêve. Ne cherche pas le vraisemblable. Accueille l'étrangeté, la sienne comme la tienne. Écoute et associe, toi aussi. »

Ce qu'elle me dit pour commencer de son dernier héros trouva immédiatement un écho en moi car il m'était arrivé de penser, sinon d'agir, comme lui. Déçu par ses amis, qu'il jugeait oublieux, ingrats, parfois traîtres, il avait résolu de n'accueillir dans sa maison et pour un temps limité que des étrangers, des inconnus. Pour eux il était entièrement disponible. Je me demandais si les patients du psychanalyste n'étaient pas ces inconnus, ces étrangers avec lesquels - c'est le paradoxe de la situation – pouvait s'engager une relation plus confiante, plus intime, plus intense qu'avec nos amis. Aux amis, ne serait-ce que par peur de nous blesser mutuellement et de mettre en péril notre amitié, nous sommes loin de tout dire. Une certaine réserve s'impose.

 

[…]

 

Ce livre-ci n'aura été qu'une navigation sans but et sans boussole, qu'une promenade rêveuse comme celle que suscite la vue d'un arbre, d'une fleur, d'un écureuil roux ou d'un lapin apeuré - à défaut d'un ange-oiseau venu du ciel -, le long d'un sentier au cœur d'une forêt, ou lorsqu'on trace son chemin à travers champs sans savoir où nos pas vont nous conduire. Dans ces pages, ce furent une peinture, une photographie, quelques rencontres passagères, une lecture parfois, la source de la rêverie.

Peut-être n'écrit-on jamais de livres, même les livres les plus sombres, les plus tourmentés, que pour éviter d'être précipité dans notre enfer, que pour tenter de civiliser cette sauvagerie que le cauchemar révèle crûment sans l'écran protecteur du rêve.

Des mots, des images, des traits, tout plutôt que le cri surgi de la détresse et de l'effroi, ce cri d'un enfant perdu que personne au monde n'entend.

11:27 Écrit par C'est bon, je poste. dans Littérature | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : songe, conscience, reve, images, souvenirs, instants |  Facebook |

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